Ninon de l’Enclos

Anne « Ninon » de l’Enclos, aussi appelée Ninon de Lenclos, baptisée à Paris le 10 novembre 1620 et morte à Paris le 17 octobre 1705, est une courtisane, femme d’esprit, épistolière et femme de lettres française.

Aristocrate cultivée et indépendante, elle anima un salon rue des Tournelles à Paris qui réunissait les grands esprits de l’époque, hommes et femmes confondus.


Elle eut une histoire d’amour, peut être la seule de sa vie pourtant riche en liaisons, avec Louis de Mornay, marquis de Villarceaux. Ainsi, Ninon de l’Enclos fait partie de l’histoire de notre commune.

On retrouvera ci dessous un texte retraçant la vie de Ninon de l’Enclos. On le doit à Thierry Labussière, qui fut conservateur du Domaine de Villarceaux   


La rebelle de Villarceaux

                         
L’histoire pourrait ainsi commencer: « Un beau matin de l’an de grâce 1620 venait au monde, à Paris, Anne de Lenclos, dite Ninon » Exercice impossible car nul ne connaît précisément l’année exacte de sa naissance: était-ce 1616 ? 1620 ? 1623 ?


Quelle que soit cette date, Anne connaît la mélancolie d’une enfance solitaire et pauvre, poursuivie par la réputation sulfureuse de son père.  Eduquée par une mère une « précieuse », dévote et dépressive et un père débauché et ruiné, Anne est nourrie, à la fois, de sermons chrétiens et de philosophie épicurienne (adaptée à l’usage des enfants au milieu d’un couple qui ne s’entend guère. Les crises sont aussi sonores que fréquentes et Henry, peu à peu déserte la maison. Souvent, il emmène avec lui cette petite fille qu’il adore et qui le regarde comme un héros antique.
Il l’affuble de surnom affectueux. Il trouve un jour que celui de Ninon convient parfaitement à sa petite Anne. Elle le conservera toute sa vie. Très vite, Ninon se détourne petit à petit des livres de piété et dévore tous les ouvrages de la bibliothèque paternelle. Très tôt, elle lit les Essais de Michel de Montaigne et bien qu’elle ait quelque difficulté à en goûter, si jeune, toutes les subtilités, cet ouvrage l’accompagnera toute la vie.


Parallèlement, elle apprend l’italien et l’espagnol, les mathématiques et la philosophie, la musique (son père est un remarquable luthiste) et la danse. Elle s’exerce à l’art difficile de la conversation dans les salons des belles dames du Marais, fréquentés par son père. Toutes s’extasient devant cette petite fille, si sérieuse dans la conversation. Henri de Lenclos jubile: sa fille échappera aux bigotes de la cour qui ont si bien contribué à naufrager son mariage. Dans un siècle où l’éducation des filles  se résume à savoir (souvent mal) suivre la messe et à signer (maladroitement) de son nom, Ninon, par son éducation et sa culture qu’Henry veut universelle, détient un incomparable avantage sur ses contemporaines.
Dans les hôtels du Marais, elle assiste au jeu, souvent cruel, de l’amour et de la rupture, découvre la lâcheté des hommes et la dépendance des femmes, l’hypocrisie du monde et la grandeur des amitiés vraies. Petit à petit, la personnalité de Ninon est en train de se construire.


Le malheur cependant va fondre sur l’enfant : elle n’a pas dix ans lorsque son père, pris dans une sombre histoire d’adultère, assassine Louis de Chabans, sieur du Maine, gentilhomme ordinaire de la Chambre, conseiller d’Etat, gouverneur de Sainte-Foy et général d’artillerie de la Sérénissime de Venise. Une vilaine affaire qui ruina définitivement la réputation des Lenclos. Henry fuit Paris, il va se cacher durant plus de 16 ans dans la Dauphiné et Ninon va pleurer ce père, recherché et jamais retrouvé par la justice du roi. Ce malheureux épisode n’arrangera guère le caractère de sa mère qui, elle aussi, pleura beaucoup sur sa honte et sa ruine en égrenant son chapelet dans son logis vidé par les saisies judiciaires.


Les années passent et voici que Ninon a quinze ans. Sachant le mariage impossible à une fille laissée sans un sou par un père criminel et désireuse d’assurer l’avenir de Ninon, une seule solution apparaît aux yeux de sa mère et des dévotes qui la soutiennent financièrement: le couvent.    
Et mieux encore : le carmel qui accueille les postulantes sans dot ! On imagine la réaction de Ninon : elle refuse absolument cette idée qui la révulse. Elle crie, elle menace, elle argumente, elle se révolte tant qu’en toute conscience et parce qu’elle craint d’être laissée sans ressources, Marie-Barbe laisse Ninon libre de ses agissements.


Au vu de ce qu’est le Marais de cette époque, haut lieu de la vie mondaine mais également temple des mœurs les plus légères, la mère de Ninon  accepte sans difficulté de faire une croix sur la vertu de sa fille et la livre à un quartier de bordels. Le destin de Ninon, dés lors semble scellé: elle sera une catin de luxe et Marie-Barbe, toute prières dites, espère en toucher les bénéfices.
En quelques années, Ninon devient une des reines de Paris. Après la gestion délicate des suites de la Fronde où elle est contrainte, durant quelques mois, de quitter Paris pour Lyon. Son salon est à nouveau fréquenté par les plus grands personnages du royaume : Condé, la Rochefoucauld, Moliere, le jeune duc d’Orléans (futur régent), la Fontaine, Lully, le maréchal de Miossens, le marquis de Sévigné et son fils (tous deux, successivement seront ses amants, au grand dam de la marquise), César de Vendôme (fils d’Henry IV), Mignard, Paul Scarron, Mlle de Scudéry et Mme de Lafayette, Racine : la liste complète serait interminable. Pour attirer autant de célébrités dans son logis de la rue des Tournelles, il est évident que Ninon n’était pas considérée comme une catin, même de luxe, par ses contemporains.


Certes, c’est une femme entretenue mais c’est d’abord une femme brillante, intelligente et libre qui assume « honnêtement » sa situation et refuse froidement les avances de qui ne lui convient pas, à l’étonnement des recalés, assurés pourtant que leurs écus leur ouvriraient tous les lits.
Cette « recette » fera sa fortune. Avec sa réputation de femme, jeune et belle, qui choisit aussi soigneusement ses amants que ses amis et de plus bel esprit de Paris, Ninon devient la reine incontestée de la capitale, alors véritable centre du monde.
Sa « prière » amuse tout Paris. « Mon Dieu, faites de moi un honnête homme, jamais une honnête femme ! ». Son salon devient un endroit à la  mode, connu dans toute l’Europe et où il faut être vu ! On intrigue pour y être reçu. On le maudit qu’en on y est refusé. On y fait de la musique, on commente l’actualité de la Cour et des arts, on y philosophe et on y « assasine avec la langue », comme dit si joliment Scarron. 
C’est le lieu stratégique où s’élabore l’opinion publique du XVIIe siècle. La philosophie des Lumières sortira des salons pour envahir l’Europe et même « les Amériques »!


La reine Christine de Suède, à peine débarquée à Paris, demande où elle peut rencontrer « mademoiselle de Lenclos dont on me dit de si grande choses… », à la grande fureur de la reine Anne d’Autriche, pour qui Ninon n’est qu’une débauchée et qui l’avait exilée à Lagny, dans un couvent, pour avoir mangé du poulet durant le Carême. Un prêtre, membre de la confrérie du Saint –Sacrement, le parti des dévots que Louis XIV allait bientôt interdire, reçu sur la tête un pilon du volatile rôti. Scandale, protestations, pétitions, exil…Elle n’en reviendra que grâce à l’ex-reine de Suède, rentrée de sa visite à Lagny, qui, séduite par Ninon, plaidera pour elle auprès du roi. Cet incident sera retenu par Molière lorsqu’il écrira le Tartuffe, charge cruelle contre les dévots et dont Ninon sera la première correctrice chez le célèbre dramaturge.


Ninon et Villarceaux : une histoire d’amour qui passionne Paris
Un beau soir d’avril 1652, elle rencontre dans le salon aussi célèbre que le sien, du poète Paul Scarron, Louis de Morany marquis de Villarceaux. Il a 33 ans, il est beau (il aime à accentuer sa ressemblance avec le roi), riche, cavalier émérite, sportif accompli, militaire courageux, homme d’esprit à la réputation de bon amant : il es taux yeux de Ninon l’homme parfait ! Comme une moderne midinette, Ninon tombe amoureuse de l’officier qui occupe des fonctions de « capitaine de la meute du roi pour la chasse au lapin et au renard ». Auréolé de sa réputation d’homme « qui chasse un gibier qui n’est ni de poil, ni de plume… », Villarceaux devient l’amant de la belle Ninon et se découvre amoureux.


Alors que la Grande Mademoiselle faisait tirer sur son cousin Louis XIV du haut des tours de la Bastille, Villarceaux et Ninon décident, prudents, de s’éloigner de Paris. Ils passent tout d’abord quelques semaines au château de Breuil (aujourd’hui dans les Yvelines) chez un ami de Louis de Mornay, Monsieur de Valliquierville. Libertin, végétarien, étudiant la cabale avec un maître rabbin, c’est un vieux barbon original et cultivé qui immédiatement devient l’ami de Ninon, avec qui il parle, des heures durant, de philosophie, de littérature ou de « l’idée de la mort chez les Grecs », pendant que Villarceaux baille et trépigne.

Au printemps 1653, Louis et Ninon sont enfin à Villarceaux. Ninon découvre les bassins, les caisses de fleurs, les allées de tilleuls, les terrasses italiennes, propices aux serments et aux jeux amoureux. L’été qui vient fait éclater la lumière du Vexin. Ninon est heureuse auprès de Louis qui lui fait découvrir chaque jour tous les charmes du domaine. L’eau claire invite à la baignade et à la méditation. Que Paris, son agitation, ses cabales, son air vicié et ses embarras, semble loin. On fait de la musique dans les cabinets de verdure, on y joue la comédie, on chasse et l’on offre de magnifiques soupers aux seigneurs des environs. Saint Simon résume les largesses de l’hôte par cette phrase : « Villarceaux mettait la nappe pour tout le monde… ». Lorsque l’épouse de Louis est annoncée, on file à Breuil. L’alerte passé on revient au château. 


Durant l’été, Ninon y reçoit Françoise Scarron qui lui avait écrit un charmant billet. «Tous vos amis soupirent après votre retour. Depuis votre absence, ma cour en est grossie mais c’est un faible dédommagement pour eux. Ils causent, ils boivent, ils baillent…revenez ma très aimable. Tout Paris vous en prie. Si Monsieur de Villarceaux savait tous les bruits que Mme de Flesques sème contre lui, il aurait honte de vous retenir plus longtemps… Revenez, belle Ninon et vous ramènerez les grâces et les plaisirs… ».
Devenue l’austère épouse du Roi Soleil, Mme de Maintenon se souviendra de son séjour et elle écrira à Ninon, qu’elle ne voit plus guére : « vous souvenez de l’odeur des tilleuls en fleurs dans le Vexin ? ».
Paris, en effet s’ennuie. Le poète Saint-Evremont compose cette élégie célèbre : 
« Chère Phillis, quêtes vous devenue ? Cet enchanteur qui vous a retenue, Depuis trois ans par un charme nouveau, Vous retient-il encore en quelques vieux châteaux ?… »


Mais il n’est pas temps de rentrer : Ninon découvre qu’elle est enceinte. Le premier réflexe d’une femme dans sa situation est de vouloir « faire passer » l’enfant. Certaines potions à base d’antimoine sont souveraines. Marion de Lorme, courtisane fameuse, ancienne maîtresse de Richelieu et de Saint Mars, devait payer de sa vie une mauvaise administration de cette décoction. Villarceaux refuse de voir Ninon prendre ce risque ! Ils vont garder l’enfant. Louis va le reconnaître par devant notaire et demandera à Louis XIV de « soulager sa bâtardise ». Louis XIV lui décernera un brevet de chevalier. Chaque parent le dote généreusement. Celui qui est désormais Louis de Mornay, Chevalier de la Boissière, devient officier dans la marine royale. Capitaine de frégate, il épouse en 1698, une belle créole martiniquaise : Marguerite de Cacqueray de Valmeniére. Il mourra à Toulon, sans descendance.


Petit à petit les amants s’ennuient. Les chemins se décroisent. Ninon reprend sa vie parisienne. Louis chasse déjà un autre gibier :la belle Françoise Scarron est la cible de ses flèches. Les liens qui les unissent sont forts. Jusqu’à la mort de Louis, ils resteront amis.
Pour Ninon, Villarceaux a été son plus grand amour. Sa seule passion véritable. Le seul enfant qu’elle ait eu. Son salon est toujours aussi fréquenté. D’autres amants passeront. Elle est toujours aussi belle : l’eau de la fontaine de jouvence, à Villarceaux, doit y être pour quelque chose.
Les années passent…


Louis s’éteint le 21 février 1691, dans son château de Villarceaux, seul et ruiné. Il repose dans la chapelle du monastère voisin  de Sainte Marie-Madeleine. L’église sera détruite durant la Révolution. Rien ne reste du beau Louis, marquis de Villarceaux. 
Les cheveux de Ninon ont blanchi. Souvent, le soir, elle songe à son passé. Que de chemin parcouru. Que de souvenirs, d’amis disparus, de déceptions causées par ses contemporains…


Une vie. Au début de l’année 1704, elle rédige son testament. Elle lègue, entre autre, 2000 francs au petit Arouet, fils de son notaire, qui deviendra Voltaire et « qui est aux jésuites pour lui avoir des livres… ».
« Qu’un vain espoir ne vienne point s’offrir, Qui puisse ébranler mon courage, Je suis en âge de mourir, Que ferais-je ici davantage ? ». Ce « bout rimé » est écrit durant sa dernière nuit. Elle meurt, après avoir communié, au petit matin du 17 octobre 1705 à 82 ans.


Ainsi s’achève le destin exceptionnel d’une femme, née dans une relative pauvretée, mise dans la rue à 15 ans par une mère cynique qui deviendra l’une des plus attachantes figures du XVIIe siècle et la femme la plus comblée d’hommages de son époque.
Une vie en forme de soap-opéra dans lequel aucun ingrédient ne manque : naissance obscure, ambition, passions, ruptures, scandales, prison, exil, argent, sexe et indépendance revendiquée : une rebelle…
Une histoire moderne, extravagante, en totale rupture avec le modèle dominant de l’époque. Une femme qui s’affirme en tant que telle à une époque où la femme n’est qu’épouse, mère ou religieuse. Figure attachante et sensible, marquante dans l’histoire des femmes qui anticipe les combats qui seront menés deux siècles plus tard.


Ninon fut inhumée dans l’église Saint Paul prés de la Bastille. L’église fut détruite durant la révolution. Rien ne reste de la belle Ninon. Un surnom, qui lui fut donné par l’écrivain anglais Horace Walpole a traversé le temps : Notre Dame des Amours ! Il aurait, sans nul doute, fait bien rire Ninon de Lenclos.